La politique du bulldozer à Lagos

La politique du bulldozer à Lagos

1. Introduction

En  mars 2017, la British Broadcasting Corporation (BBC) reportait la destruction au bulldozer[1] du bidonville d’Otodo-Gbame à Lagos (Nigéria). Outrepassant l’arrêté de justice qui garantissait le droit de résidence des 4’700 habitants du quartier, l’Etat de Lagos commandita l’acte d’expropriation massif, épaulé par les forces de police chargées de diluer la résistance à coup de gaz lacrymogène (BBC, 2017). Loin de constituer un fait anecdotique, le cas d’Otodo-Gbame lève le voile sur une longue série de destructions des bidonvilles de Lagos. Ces actes punitifs semblent s’inscrire dans un long continuum de pratiques d’expulsion et de destruction, comme l’atteste le refoulement des communautés Yorubas en 1930, durant l’ère coloniale, ou encore la spectaculaire démolition de 4’800 bâtiments « informels »  à Lagos Island en 1958 (Lamoureux, 2015, 121).

Le dessein de ce travail est de proposer des pistes de réflexions autour du phénomène de destruction des espaces d’habitations dits « informels » en ville de Lagos. En première instance, nous reviendrons sur les récents cas de « bulldozérisation » des bidonvilles lagotiens, témoins d’une forme de violence apriori systématique voir aveuglément anti-pauvres (cette idée sous-jacente est véhiculée par les grands médias ayant reporté les cas). Puis, nous dresserons un panorama des dynamiques migratoires qui façonnent Lagos, de manière à faire état d’une tension située à la confluence entre la forte croissance démographique d’une part, et la pénurie de logements de l’autre, et dont la conséquence serait l’explosion du mode de vie « informel » à Lagos.

Dans un second temps, nous tenterons d’appréhender cette série d’événements à l’aune du concept d’urbicide, l’un des derniers rejetons des études en sécurité urbaine (Graham, 2012), de manière à jauger la pertinence de cette approche pour faire sens des pratiques de lutte contre l’informalité lagotienne. Le concept d’urbicide soulèvera notamment l’idée que les destructions urbaines sont motivées par la perspective d’accumulation capitaliste.

Dans un troisième et dernier temps, nous soutiendrons l’idée que le phénomène mérite d’être ausculté à travers une perspective sociologique, sachant prendre en compte l’historicité et la spécificité propre de Lagos, qu’un concept « universel » comme l’urbicide ne saurait capturer pleinement (i.e. universel de par son ambition de réunir dans un même cadre des situations concourant dans des contextes différents). A cette fin, nous appréhenderons le bidonville lagotien à l’aune des champs de sociabilités (in)formels qui lui sont propres. Nous constaterons que cet espace social s’avère être en perpétuelle re-configuration, car façonné par des acteurs qui sont en rapport de négociation pour la survie administrative du bidonville.

2. Bulldozérisation des bidonvilles de Lagos

Les autorités de l’Etat de Lagos, sous couvert de la loi fédérale Land’s Use Act (LUA), ont disposé d’instruments légaux pour exproprier et raser des quartiers entiers de la ville (Tagliarino & al.). En 1990, 300’000 personnes furent expropriées du district de Maroko sans bénéficier de compensation,  site qui fut alloué par la suite à l’édification de la zone franche de Lekki (une cité-jardin de quartiers résidentiels et de centres d’affaire) (Lamoureux, 2015, 121). Dénués d’alternatives « salubres » de relogement, les anciens habitants (majoritairement originaires du Bénin et du Togo) s’établirent dans le bidonville de Maoko, une ancienne communauté de pêcheurs, reposant aujourd’hui sur un amas de détritus au bord de la  lagune. Depuis ce jour, Maoko est la cible d’un processus de destruction par les autorités, une « bulldozérisation » progressive qui s’échelonne depuis 2000 et varie au grès des retournements juridiques et des négociations locales (Kadiri, 2019).

Image 1: Otodo Gbame après sa destruction par les autorités lagotiennes [2]

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En 2013, 9’000 habitants étaient expulsés de Badia East, un quartier informel, dont l’emplacement allait bénéficier des grâces de la Banque Mondiale dans le cadre d’un « projet de rénovation » (Le Monde, 2015). Quatre ans plus tard, le quartier d’Otodo Gbame était rasé à son tour sous étroite protection policière, et entérina l’expulsion de 30’000 personnes (The Guardian, 2017) (BBC, 2017).

3. Lagos, à la croisée entre démographie effrénée et pénurie du logement

Forte d’une population de plus de 2o millions d’habitants, Lagos culmine aujourd’hui au rang de mégapole la plus peuplée d’Afrique. Dépeinte comme le poumon économique du Golfe de Guinée de par son port commercial (i.e. rappelons son importance pour le Niger et le Tchad, dénués d’accès maritimes) et les pétrodollars qui s’y accumulent, Lagos souffre néanmoins d’une réputation ternie de ville bâtarde. David Lamoureux dénote que la ville nigériane, lorsqu’elle ne soulève pas l’indifférence des académiciens, est majoritairement dépeinte à l’aune de perspectives essentialisantes de la ville africaine, décrivant Lagos comme un ensemble métropolitain disparate et hybride, sorte de fusion ratée entre le modèle urbain occidental et la « désorganisation » inhérente à l’Afrique » (Lamoureux, 112-113). Il s’avère en effet difficile de « capturer » Lagos à partir de schèmes classificatoires occidentaux,  les limites administratives de Lagos étant en perpétuelle redéfinition (la ville « effective » débordant allégrement les frontières officielles), tandis que l’économie et modes de vie dits « informels » périclitent les statistiques appelées à rationaliser la ville (Lamoureux, 112-113).

Prospérant grâce à la traite négrière puis à l’exploitation de palmiers à huile, la cité est décrite comme une locomotive économique incontournable du Golfe de Guinée. D’où la capacité de Lagos d’attirer depuis le 20ème siècle des flux migratoires conséquents, en provenance des pays périphériques (N.B. Le Nigéria en expulsera un million en 1983, essentiellement des ressortissants Ghanéens) (Encyclopedia Universalis) mais aussi de l’arrière pays Yoruba et des provinces du nord du Nigéria (Lamoureux, 2015, 115).

L’exode rural[3] constitue le principal moteur d’expansion de Lagos, dynamique huilée par les conflits agraires (i.e. exacerbés par le fort taux de natalité nigérian entre autres), et qui soumet à rude épreuve l’habilité de Lagos de fournir logements et places de travail en adéquation avec la demande (Njoku & Okoro, 2014, 145). La ville manque d’infrastructures jugées « salubres » pour absorber les flux migratoires, les redirigeant par voie de fait vers des habitations de type « informels » (ou bidonvilles) en bordure de la zone métropolitaine.

Figure 1 : Expansion de Lagos depuis 1900 [4]

La structure fédérale nigériane contribue à l’affaiblissement de la puissance publique lagotienne, et donc à sa capacité de financer des logements sociaux compensant les habitants expropriés des bidonvilles détruits. Autrefois étant une province autonome financièrement, Lagos devint un Etat fédéré en 1976,  l’astreignant au partage de ses revenus avec les autres régions du pays (N.B. contribution calculée en fonction de la population de la province, une statistique acquérant une haute valeur politique). Bastion traditionnel de l’opposition au pouvoir central, Lagos se voit lourdement délester de ses revenus par l’Etat nigérian, désireux de capter sa rente pétrolière ; ce dernier a même établi  la population totale de la ville à 9 millions d’habitants (soit la moitié de la valeur réelle) afin de maximiser l’extraction de la rente lagotienne (Lamoureux, 2015, 119). L’érosion des revenus de la ville serait une explication de son incapacité à financer les plans de développement urbain (i.e. logements à bas coûts, nouvelles voies de transports etc.) qui seraient nécessaires pour désengorger la cité. A titre d’illustration, rappelons que les actuels projets immobiliers de la métropole sont en grande majorité issus de source privée, tandis que Lagos figure aujourd’hui comme la seule métropole mondiale de plus de 20 millions d’habitants à n’avoir aucun système de métro.

Mais les déficits budgétaires dans les comptes de la Ville ne sauraient expliquer la crise du logement à eux-seuls, car l’absence de moyens publics peut se combiner à un manque de volonté d’amélioration, voir à un intérêt de perpétuer la pénurie. En effet, Lamoureux dénote la prégnance d’un mécanisme politisé de distribution des logements répondant à des logiques électorales. A travers les institutions municipales de développement urbain, le gouverneur de Lagos dispose d’un instrument puissant d’allocation des terres, qui lui permet à la fois de loger les fonctionnaires Yoroubas dans les cité-jardin résidentielles (i.e. afin de s’assurer de leur loyauté lors des élections) mais aussi d’exclure les groupes migrants (venant du Nord et des pays avoisinants) des quartiers « formels », et donc de la vie politique (Ibid. 118). En d’autres termes, l’urbanisation de Lagos répondrait à la fois à des logiques de renforcement de positions de pouvoir et de rivalités infra-étatiques, induisant une  forme d’instrumentalisation de la pénurie de logement à des fins politiques.

4. L’annihilation des bidonvilles de Lagos, une forme d’urbicide ?

Comment conceptualiser cette apparente confrontation binaire entre les autorités publiques d’une part, et les bidonvilles lagotiens de l’autre ? De prime abord, on serait tenté de mobiliser les récentes contributions du champ de la sécurité urbaine, né de la récente ouverture ontologiques des études sécuritaires (Krause & Williams, 2018). Parmi les chercheurs « charnières » de ce champ académique, l’on retrouve Stepehen Graham, qui proposa en 2012 une redécouverte de la notion d’ « urbicide ». Pouvant être définie comme une « volonté politique de destruction de la ville », la notion d’urbicide faisait originellement référence à l’outil militaire en guerre contre l’imaginaire collectif gravitant autour de l’urbanité (Nahoum-Grappe, 2015, 32-33) ; l’urbicide servit notamment de carcan conceptuel pour appréhender la « bulldozérisation » de villages palestiniens par l’armée israélienne (Graham, 2012 148).

Stephen Graham proposa de désolidariser l’approche de son instrumentalisation militaire stricto-sensu et d’élargir le champ d’application de la perspective, clamant que les dérivés de l’urbicide étaient devenues des formes de violence courantes dans les urbanisations des pays du « Tiers-Monde ». Selon lui, les urbicides contemporains iraient de pair avec une forme prédatrice d’accumulation du capital (N.B. thèse qui s’inspire du Capitalisme du désastre de Naomi Klein), « prédation » exacerbée par la capacité grandissante des « Villes-Mondes » de capter d’énormes flux économiques. Dès lors, on peut interpréter la destruction des bidonvilles comme étant une stratégie délibérée de « valorisation » d’un espace urbain jugé indigne, désormais privatisé et transformé en enclave ultra-moderne, où s’opèrent désormais transactions financières et immobilières juteuses (Ibid, 148-149).

En s’inspirant du concept raffiné d’urbicide néolibéral, on dispose d’une base intéressante pour délimiter les contours d’une forme de « lutte contre l’informalité » opérant à Lagos.  En effet, ce cadre conceptuel permet de rendre compte d’une logique « d’enclave privatisée » ainsi que le « retrait de l’Etat de la Ville », dynamiques qui trouvent leurs cristallisation dans le développement d’espaces résidentiels privés autogérés, quasiment déracinés des réseaux propres de la ville (réseaux électriques privatisés, accès aux quartiers surveillés) (Lamoureux, 2015, 120). C’est notamment le cas à Lekki et à Otodo Gbame, anciens bidonvilles détruits pour permettre la construction de quartiers luxueux, et qui font état d’une forme de « destruction créatrice » (Remi, 2017). N’oublions pas de mentionner Eko Atlantic, projet immobilier titanesque appelé à propulser Lagos au rang de Ville-Monde, et dont la construction a nécessité l’expropriation sans compensation d’une communauté de pêcheurs.

« En 2007, le Chagoury Group, piloté par une riche famille d’origine libanaise, s’est même lancé dans un projet fou : construire une ville privée dans la ville, « le Dubaï de l’Afrique ». Avec le soutien du gouvernement local, la société veut créer une île artificielle à l’aide de millions de mètres cubes de sable ponctionné dans l’océan. Un gigantesque projet immobilier comprenant des logements pour 250 000 Lagotiens fortunés, et des bureaux à même d’accueillir 150 000 personnes. Onze ans plus tard, Eko Atlantic est toujours en chantier, retardé par la crise. Mais d’ici peu, le quartier sera doté de centres commerciaux, d’une marina de luxe, d’écoles privées, de cliniques, d’immeubles flambant neufs qui gratteront le ciel et même de verdure, loin du chaos de Lagos. » (Kadiri, 2019)

L’apport majeur du concept d’urbicide dérivé de Graham réside dans sa faculté à mettre la violence (d’Etat ou du capital) au coeur des processus d’expropriation des bidonvilles, alors que celle-ci est généralement absente des discours dominants d’obédience développementaliste (au sens des Objectifs du Millénaire pour le développement des Nations Unies). Comme le souligne Sarah Bartoli, l’élimination des bidonvilles est légitimée par les politiques publiques y concourant comme étant une étape nécessaire à la résorption de la pauvreté (Bartoli, 2011, 44-46). D’après elle, les nombreux acteurs engagés contre les habitations informelles (Nations Unies, Banques Mondiale, Etats etc.) mettent en avant les dimension sanitaires, sécuritaires (Njoku & Okoro, 2014, 145) et précaires des modes de vie y ayant cadre, postulant l’indissociabilité entre pauvreté et bidonville sans pour autant que cette causalité n’ait été avérée empiriquement (Bartoli, 2011, 44-46).

Sans vouloir prétendre que chaque suppression de bidonville requiert l’usage systématique de violence physique (le cas du Maroc est à ce sujet éloquent), le concept d’urbicide permet néanmoins de dégager des similitudes quant à des situations urbaines éloignées, mais similairement frappées par des expropriations à visées « néolibérales ». Mais peut-on raisonnablement inscrire dans un même cadre d’analyse les luttes contre l’informalité de Shanghai (Muller et Al., 2016, 79), de New Dehli ou de Lagos, sans courir le risque d’effacer les spécificités qui imprègnent chacun de ces terreaux locaux ? En dépit de sa faculté à réinscrire Lagos dans un paradigme de niveau global, le concept d’urbicide ne saurait prétendre à une explication monolithique du phénomène de destruction des bidonvilles de la ville nigériane à elle seule.

5. Une géographie sociale en négociation permanente

La destruction des bidonvilles de Lagos est marquée de logiques propres au terroir dans lequel elle se pratique, soulevant l’impératif de la conceptualiser comme un objet sociologique, et de reconnaître son historicité et ses spécificités propres. L’une des singularités du phénomène de « bulldozérisation » des bidonvilles lagotiens tient  aux négociations autour du statut de formalité d’un quartier. Statut éminemment variable, la reconnaissance politico-administrative d’une communauté auprès des autorités (i.e. entérinant son intégration dans l’architecture officielle de Lagos) s’avère être une condition essentielle pour éviter sa « bulldozérisation » et transformation en cité-jardin. Le statut de formalité est le fruit de négociations parallèles (entre la communauté et son chef coutumier, puis  entre le chef coutumier et les politiciens) opérant dans des espaces sociaux souvent informels, auxquels l’accès est régulé par la détention d’un certain capital. En d’autres termes, la capacité d’une communauté de négocier la survie de son quartier dépendra de son habilité à outrepasser les gatekeepers humains et institutionnels qui la séparent des l’espace de décision (Lamoureux, 2015, 123).

Comme le note David Lamoureux, le sentiment d’appartenance ethnique constitue un prérequis crucial (i.e. comme capital symbolique) pour accéder aux oreilles des autorités, et par extension, au sésame du statut de formalité. Pour exemple, les quartiers Yorubas disposent d’accès privilégiés à des espaces de doléances informels qui gravitent autour du Roi symbolique des Yorubas de Lagos, l’Oba. Ce dernier, en tant qu’acteur pivot, pourra négocier la reconnaissance administrative d’un quartier Yoruba auprès des politiciens influent de Lagos (i.e, rappelons que le gouverneur détient les institutions municipales de développement urbain comme levier de pouvoir) en quête de réélection,  survie obtenue en échange de la loyauté politique (ou du soutien financier) que la communauté pourra fournir aux politiciens « protecteurs ».  Les cas inverses sont éloquents de l’imprégnation par la logique ethnique d’une forme de labélisation politisée d’un quartier (en zone formelle ou informelle). Considérons la situation des bidonvilles peuplés d’immigrés étrangers (comme Makoko et Otodo Gbame), incapables d’assurer un soutien électoral indéfectible et homogène à une couleur politique locale, et ne représentant en conséquence aucune valeur politique pour les élus locaux, qui préfèrent maintenir ces communautés dans l’ostracisme administratif afin d’éviter leurs ascensions comme contre-pouvoirs politiques (Ibid). L’on pourrait également supposer que la distribution des logements, véritable outil de pouvoir, permet au gouverneur de Lagos de chevaucher ses pouvoirs politiques et  une position d’accumulation, dès lors qu’il se retrouve impliqué dans des projets immobiliers fructueux naissant des gravats des bidonvilles. En d’autres termes, chaque quartier de Lagos pourra faire l’objet d’une valorisation distincte (soit en ressources politiques, électorales ou économiques) avec l’appartenance ethnique comme variable différenciatrice.

Par ailleurs, un rôle social particulier échoit aux acteurs « pivotaux » qui sont chargés de transmettre les doléances contre une rétribution, et donc « d’acheter la survie ».  Au niveau local, ces acteurs  pivots  sont communément appelés « godfathers » (parrains) et peuvent disposer de sources d’autorité multiples (statut coutumier, rôle religieux, puissance économique etc.). Le cas du bidonville de Maoko permet de saisir l’importance  pour une communauté de s’entourer de tels individus influents. Le « chef coutumier » (le baleh) du quartier de Maoko étant membre du parti présidentiel APC (All Progressive Congress), celui-ci possède une infime fenêtre d’opportunité d’obtenir une audience auprès du gouverneur local durant la période d’élections, et donc de briguer pour la survie du bidonville grâce à son affiliation partisane (Kadiri, 2019).

En dépit de cet apparent clientélisme politique, la destruction des bidonvilles de Lagos semble néanmoins catalyser des formes de participation civique et générer des « cadres de sociabilités informelles » dans ces espaces (Bayart & al., 2019, 122-123), comme l’attestent les mouvements et les organisations issus de la résistance face aux expropriations, tels que la Nigerian Slum/Informal Settlement Federation et la Justice and Empowerement Initiative. Au sens de Bayart, ces différents mouvements rappellent que notre analyse ne devrait pas se laisser enfermer par une vision dissociant l’état autoritaire et la libéralisation des régimes politiques, deux situations pouvant cohabiter l’une avec l’autre (Ibid).   

Loin d’être une simple opposition binaire entre d’une part, la puissance publique du gouverneur de Lagos  et les bidonvilles impuissants de l’autre, le statut d’informalité d’une communauté s’avère être parti prenant du jeu politique local et de pratiques de sociabilité. Pour le dire différemment, l’informalité devient structurante de pratiques, de géographies et de conceptions de la réalité.

6. En conclusion

La littérature académique francophone interrogeant la destruction des bidonvilles à Lagos a résulté extrêmement limitée (N.B David Lamoureux fut le seul académicien identifié), induisant que l’on serait en train de faire face à un vacuum thématique, ce qui ouvrirait la possibilité de développer des perspectives de recherche riches et novatrices sur le sujet. Notre réflexion nous aura signifié l’impératif de considérer les spécificités du contexte lagotien, car elles se sont avérées performatives du phénomène (en témoigne l’appartenance ethnique). De plus, nous avons constaté que les études sécuritaires, au travers du concept générique d’ « urbicide », avaient certes la faculté bienvenue de recentrer la violence au coeur du phénomène de destruction de bidonvilles, mais n’étaient pas à même de saisir de nombreux mécanismes ayant cours au niveau local. Le plus on se plonge dans la thématique, et le plus de dimensions plurielles émergent au sein de la réflexion.

Le présent travail ne pourrait prétendre à l’exhaustivité ni à la compréhension ultime du phénomène, n’ayant pas traité du rôle des durées (ex. au sens de Bayart, saisir l’enchevêtrement des durées constitutives de l’historicité propre de la destruction des bidonvilles de Lagos, certainement tributaire des politiques coloniales britanniques et de la formation de l’Etat nigérian), ni du facteur nationaliste (i.e. faire de Lagos une vitrine « présentable » du Nigéria) ou de la dimension moderniste qui insuffle la lutte contre les bidonvilles (i.e. se pencher sur l’idéologie sous-jacente aux plans de développement urbain actuels), parmi d’autres. En revanche, il pourrait se targuer d’avoir fourni une première base à une future réflexion en profondeur du phénomène de « bulldozérisation » à Lagos.


Adrien Gasser

Références

Ouvrages et articles académiques

BARTOLI, SARAH. 2011. « “Eliminer les bidonvilles = éliminer la pauvreté “, ou les charmes pervers d’une fausse évidence ». L’Économie politique, 49(1), 44-60.

BAYART, JEAN-FRANÇOIS, IBRAHIMA POUDIOUGOU, GIOVANNI ZANOLETTI. 2019.  « L’Etat de distorsion en Afrique de l’Ouest. Des empires à la nation ». Editions Karthala.

GRAHAM, STEPHEN. 2012. “ When life itself is war: on the urbanization of military and security doctrine ». International Journal of Urban and Regional Research 36 (1): 136-155.

KRAUSE, KEITH & MICHAEL WILLIAMS. 2018. « Security and ‘security studies’ ». In ALEXANDRA GHECIU and WILLIAM WOHLFORTH (eds). The Oxford Handbook of International Security. Oxford University Press, 14-28.

LAMOUREUX, DAVID. 2015, “Comprendre l’organisation spatiale de Lagos, 1955-2015”. Hérodote, 159(4), 112-125.

MULLER, BENJAMIN, THOMAS COOKE, MIGUEL DE LARRINAGA, PHILIPPE FROWD, DELJANA IOSSIFOVA, DANIELA JOHANNES, CAN MUTLU, AND ADAM NOWEK (2016). « Ferocious architecture: sovereign spaces/places by design. » International Political Sociology 10 (1): 75-96

NAHOUM-GRAPPE, VERONIQUE. 2015. « L’urbicide : le meurtre du social ». Tous urbains, 11(3), 32-37.

NICHOLAS K. TAGLIARINO, YAKUBU A. BUNUNU, MAGBAGBEOLA O. MICHEAL, MARCELLO DE MARIA ANDAKINTOBI OLUSANMI. 2018. « Compensation for Expropriated Community Farmland in Nigeria: An In-Depth Analysis of the Laws and Practices Related to Land Expropriation for the Lekki Free Trade Zone in Lagos ». MDPI Land.

NJOKU, CHIMA & G.C., OKORO. 2014. « Urban renewal in Nigeria: case study of Lagos state ». Wudpecker Journals, Journal of Environmental Science and Water Resources : 145-148.

Articles de presse

ADEKOYA, REMI. 14 avril 2017. “Lagos slums are being razed to make way for luxury properties. That’s Nigeria.” in The Guardian.

BBC NEWS. 17 juillet 2012. “ Lagos Makoko slums knocked down in Nigeria”. In BBC News.

BBC NEWS. 17 mars 2017. “Lagos settlement demolished despite court order”. In BBC News.

KADIRI, GHALIA. 12 février 2019. « Fractures nigérianes (1/3). Dans la mégapole, les gratte-ciel côtoient des bidonvilles menacés de destruction. Un symbole des inégalités qui déchirent le pays. » In Le Monde.

LE MONDE AVEC AFP. 30 janvier 2019. «  Le Nigeria, « bombe à retardement » démographique ». In Le Monde.

NEW DEHLI TIMES BUREAU. 14 juin 2017. « Hard Times for Lagos Slum Dwellers Caught in Race for Land ». In New Delhi Times Bureau.

SASHA, CHAVKIN,  BEN HALLMAN, MICHAEL HUDSON, CÉCILE SCHILIS-GALLEGO & SHANE SHIFFLETT. 6 mai 2015. « Quand la Banque mondiale trahit les pauvres. » In Le Monde.

SMITH, STEPHEN. 24 février 1999. « La «mafia» de Kaduna ». In Libération.

Sources en ligne

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FRANCE 24. 2017. « Makoko un bidonville actif menacé par les projets politiques et immobiliers ». YOUTUBE [en ligne]. Consulté le 4 juin 2019. URL : https://www.youtube.com/watch?v=KA1wbW8ZL4s&t=136s

THE ADVERSTISER. 2017. «  NIGERIA : Children Watch on as Otodo Gbame in Lagos is demolished. » THE ADVERSTISER [en ligne]. URL : https://www.adelaidenow.com.au/news/nigeria-children-watch-on-as-otodo-gbame-area-in-lagos-is-demolished-march-

SANNI SEUN. 2013. «  Demolition Of A Place Called Makoko ». YOUTUBE [en ligne]. URL : https://www.youtube.com/watch?v=kzIdCs6XiZc

Sites Web

Nigerian Slum/Informal Settlement Federation. URL : https://nigerianfederation.wordpress.com/

Justice & Empowerment Initiatives. URL : http://www.justempower.org/


[1] THE ADVERSTISER. 2017. NIGERIA : Children Watch on as Otodo Gbame in Lagos is demolished. URL : https://www.adelaidenow.com.au/news/nigeria-children-watch-on-as-otodo-gbame-area-in-lagos-is-demolished-march-17/video/44dedb49a16849d6505ed04cc8d6ec69

[2]   NEW DEHLI TIMES BUREAU. 14 juin 2017. « Hard Times for Lagos Slum Dwellers Caught in Race for Land ». In New Delhi Times Bureau.

[3] En 2019, on dénombre une vingtaine de nouveaux résidants arrivant par heure à Lagos (Kadiri, 2019).  

[4]  Tiré de Lamoureux, 2015, 114.

À propos de COSPOL

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