Conférence : Les Nouveaux Prédateurs. Main basse sur notre avenir

Conférence : Les Nouveaux Prédateurs. Main basse sur notre avenir

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sont deux sociologues français·e·s ayant consacré la plus grande partie de leur carrière académique à l’étude de la haute bourgeoisie, française d’abord, puis européenne et mondiale. Cette conférence intitulée Les nouveaux Prédateurs, Main basse sur notre avenir, fait état des analyses de trente années de recherche au sujet de cette classe dominante. D’abord appelée bourgeoisie, puis regroupée sous l’appellation ghetto des riches, ils ont finalement renommé cette aristocratie de l’argent,[1] à la fin de leur carrière, comme les « prédateurs » de notre monde.

Tout a débuté en 1986 lorsque Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon décident d’étudier les beaux quartiers parisiens. Alors chercheur·euse·s au CNRS (ils y resteront jusqu’à leur retraite), ils choisissent de s’intéresser à la société par le haut. Selon eux, la majorité des travaux en sciences sociales se consacraient à l’étude de la société vue d’en bas, c’est-à-dire à l’explication de phénomènes qui ont lieu au sein des classes moyennes ou populaires. Eux-mêmes n’y ont pas échappé durant leur carrière. Contrairement à d’autres sphères, il est compliqué pour le ou la sociologue d’étudier cette classe sociale en menant des observations participantes comme les deux chercheur·euse·s le souhaitaient. Leur objectif était de dévoiler les mécanismes sociaux intrinsèques à la haute-bourgeoisie, plus particulièrement d’étudier comment elle se perçoit, son patrimoine se transmet de génération en génération, elle choisit ses lieux de vies comme certains beaux quartiers parisiens, etc.

En se basant sur la théorie de l’exploitation de Karl Marx, notamment de la notion de la classe en soi et pour soi[2] ainsi que sur les travaux de Pierre Bourdieu au sujet de la domination[3], ils ont essayé d’analyser cette classe dans un « temps long » afin d’être plus à même de la comprendre. Pour finir, ils y consacreront leurs trente années de carrière. Leurs méthodes de recherche s’inspiraient autant de l’ethnologie que de la sociologie, comme l’observation participante ou les entretiens, directifs ou non. Pour parvenir à étudier ces milieux, ils déclarent avoir dû se faire coopter par certains membres en son sein. Dès le début, ils leur ont annoncé leur volonté de connaitre les modalités de transmission de patrimoine ainsi que les modalités de choix d’habitations dans les beaux quartiers. Les deux sociologues, ne croyant pas beaucoup à la neutralité axiologique[4], privilégient une méthodologie stricte assurant un maximum d’objectivité, par l’objectivation de sa position, et sans jamais cacher leur provenance et leurs intentions au sujet d’enquêtes. Malgré cela, ils admettent que l’ensemble des sociologues, lorsqu’ils/elles souhaitent étudier cette classe, sont habituellement frappé·e·s par une violence symbolique[5], ce qui pourrait expliquer l’état lacunaire évident dans ce champ de la littérature. Leurs diverses enquêtes ont été possibles, car ils représentaient eux-mêmes une entité particulière pour ce milieu : la famille — les deux sociologues étant conjoints. En effet, dans leurs études, ils démontrent que la famille se trouve au cœur de ce système ; le patrimoine se transmet en son sein et ne doit pas être disséminé en dehors de cette unité centrale. Le mariage n’est donc pas l’union entre un homme et une femme, mais entre deux patrimoines. De ce fait, les questions de genre, d’orientation sexuelle ou de religion entrent au second plan pour cette aristocratie de l’argent ; le plus important avant tout est de ne pas perdre le contrôle sur sa fortune.

Leur premier ouvrage Dans Les Beaux Quartiers[6] lève le voile sur les mécanismes de perpétuation de leur domination. Premièrement, cette classe ne constitue pas un groupe homogène : plusieurs métiers, nationalités s’y trouvent, du/de la préfet·e à l’artiste mondialement (re)connu·e. L’environnement des Beaux Quartiers permet à ses acteurs et actrices de se retrouver, de rester en contact, cela influant sur la collusion des différents intérêts. Monique Pinçon-Charlot donne l’exemple de l’affaire Bettencourt et d’un conflit d’intérêt qu’elle a suscité ; un magistrat ne put diner chez Liliane Bettencourt au vu du procès en cours. Cela montre, en quelque sorte par la négation, le rapprochement à la fois amical et géographique de ce « monde ». Dans cette caste, il n’existe pas de conflits d’intérêts puisqu’elle les synthétise en continu au quotidien. Deuxièmement, ils ont montré comment les familles développent le sentiment de classe pour soi de leurs enfants par l’organisation de rallyes notamment. Les rallyes sont organisés par les « mères » qui souhaitent que leur progéniture se rencontre dans le but de mariages futurs, de sorte à transmettre/partager la richesse familiale au sein du bon milieu. Cependant, ces rallyes revêtent une autre fonction moins explicite, mais tout aussi importante, celle de pouvoir témoigner implicitement aux enfants leur appartenance de classe. Par exemple, l’un de ces rallyes s’est tenu à l’Ambassade de Grande-Bretagne à Paris où les enfants, âgés de 11 à 20 ans maximum, ont rencontré l’Ambassadeur en personne qui les y attendait. Le lieu n’est pas commun : décoré et meublé avec « goût », bon nombre d’œuvres d’art et une architecture imposante. Ce genre d’évènements permet aux jeunes de se reconnaitre entre pairs et de pouvoir s’identifier, entre-eux et dans des rôles importants tels qu’ambassadeur. De classe en soi — celles et ceux qui possèdent les moyens de production non seulement économiques, mais également culturels et sociaux — ils deviennent membres d’une classe pour soi ; avoir la conscience de former une même classe sociale et se mobiliser pour les intérêts de celle-ci. Les deux chercheur·euse·s expliquent qu’une véritable solidarité de classe existe, une sorte de collectivisation quasi communiste que l’on a théorisée et recherchée qu’auprès des classes populaires. Pourtant, ils insistent sur l’entraide qui est mise en œuvre grâce à la sociabilité mondaine : cocktails, premières d’opéra, rallyes, chasses à courre, autant d’évènements qui ont toujours comme objectif officiel la rencontre, puis officieusement la synthèse de leurs intérêts. Tous ces lieux de socialisation permettent à la sphère dominante de se reconnaitre et de se rendre des services.

Finalement, ce qui ressort toujours dans leurs analyses est cette relation forte entre des formes de ségrégation sociale et d’agrégation spatiale — l’idée précisément de ghetto des riches dans lequel on n’entre pas, auquel les gens ordinaires n’ont pas socialement, physiquement et culturellement accès. D’autres aspects sont à relever également : cette classe privilégiée, minoritaire en nombre par rapport aux autres (populaire et moyenne), a tout de même réussi à asseoir sa domination sur le reste de la population. Les deux sociologues posent la question du déficit de démocratie d’un point de vue de rapports de classe : le fait que la richesse soit possédée par une minorité crée des problèmes démocratiques selon eux ; ils estiment qu’il n’y a pas de véritable démocratie puisque cette élite détient le monopole sur l’argent, l’économie, mais aussi sur la production culturelle et médiatique. Ils concluent cette conférence en insistant sur la nécessité d’analyser la réalité sociale de manière scientifique tout en dénonçant les rapports de pouvoir existant. De cette longue carrière, ils constatent que la violence des riches, bien que potentiellement inconsciente, constitue une situation criminelle. Un documentaire qu’ils ont cité résume assez bien leur propos[7] ; la sociologie désenchante et rend compte de la brutalité de la classe dominante. En conclusion, ils sont revenus sur les dégâts concrets causés par ces nouveaux prédateurs, notamment sur l’environnement, en se demandant comment une si petite caste est arrivée, conformément à son fonctionnement, à menacer dangereusement l’humanité et la planète.

Leïla Sahal

 

[1] Terme utilisé par les chercheur·euse·s Pinçon-Charlot pour montrer que l’héritage et la transmission du patrimoine sont au cœur de leurs intérêts. Ils définissent cette aristocratie de l’argent dans leur ouvrage suivant : PINCON, Michel, Monique PINCON-CHARLOT, Sociologie de la bourgeoisie, Paris, La Découverte, 2009

[2] “Classe en soi, classe pour soi” est un concept qui se trouve au cœur de la théorie de l’exploitation de Karl Marx. Pour en savoir davantage, je conseille cet ouvrage : MARX, Karl, Misère de la philosophie, Paris, Editions sociales,1972

[3] Pierre Bourdieu a montré comment la violence symbolique produite par les acteurs et actrices de la classe dominante ainsi que par l’Etat est intériorisée par l’ensemble de la société. BOURDIEU, Pierre, Jean-Michel PASSERON, Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, 1964 et BOURDIEU, Pierre, PASSERON, Jean-Michel, La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Minuit 1970.

[4] La neutralité axiologique a été théorisée par Max Weber désigne l’attitude du/de la chercheur·euse face à son objet d’étude ; il ou elle ne doit pas avoir de jugement de valeur et doit être totalement neutre dans sa recherche. C’est une vision positiviste de la science qui soutient qu’il est possible que le ou la scientifique peut être complétement détaché·e de sa recherche. WEBER, Max, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1959

[5] Cette violence symbolique, développée notamment par Pierre Bourdieu est une violence spécifique selon ces deux auteur/rice·s. En effet, ils ont développé le concept de violence des riches pour mieux rendre compte de ce phénomène de domination sur le reste de la société. PINCON Michel, Monique PINCON-CHARLOT, La violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale, Paris, La Découverte, 2013

[6] PINCON Michel, PINCON-CHARLOT, Monique, Dans les Beaux Quartiers, Paris, Seuil, 1989.

[7] Le film-documentaire de Pierre Carles La sociologie est un sport de combat (2001) montre le quotidien du sociologue Pierre Bourdieu et vise à mieux faire connaître ce champ d’étude au grand public.

 

Merci à la chaire de Travail social et politiques sociales de l’Université de Fribourg et l’association Attac-Fribourg pour avoir organisé la conférence, donnée à l’Université de Fribourg, bâtiment Miséricorde, le 29 novembre 2017, de 17 h 45 à 19 h 45.

À propos de Leïla Sahal

Ancienne co-présidente de COSPOL (juin 2016 - sept. 2017), j'ai également été responsable du département Communication (2015-2016) et je suis membre de l'association depuis février 2015. Cette année académique 2017/18, je suis active au sein des Départements Communication ainsi que Publications et Médias. J'ai terminé un Bachelor of Arts (B.A.) en Science politique à l'Université de Lausanne (UNIL) en été 2017, j'entame actuellement un Master of Arts (M.A.) en Science Politique, orientation Histoire internationale à l'UNIL.

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